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Avant-propos
 

 

 

 

 

 

 

 


La ville est plus que la somme de ses édifices…

Le plan de repérage des objets sélectionnés pour ce guide me suggère une anecdote que le philosophe italien Giovanni Gentile rapporte dans son Précis de pédagogie (1912) pour souligner en quoi la matière fournie par la nature diffère des formes issues de la culture. Il raconte que son fils à l’heure du petit déjeuner pleurait si on lui présentait sa tartine coupée en morceaux, parce que pour lui ces petites portions, pourtant plus faciles à manger, n’étaient plus reconnaissables comme cet objet que son appétit, voire sa gourmandise, lui avaient fait ardemment désirer! Les objets façonnés de main d’homme ne supportent pas d’être fragmentés car les propriétés de la forme globale (utilité, signification, etc.) ne se transmettent pas aux parties, lorsque celles-ci sont démembrées. C’est ainsi que Gentile nous invite à considérer les réalisations humaines comme des organismes et à toujours nous enquérir de l’unité de ce qui se présente à nous en "pièces détachées", sous peine de manquer le contenu spirituel qui, littéralement, les anime.

Ainsi, la meilleure manière d’utiliser ce guide consistera à se demander, en présence de chacun des objets présentés, comment ils occupent le lieu où ils se trouvent, quelle manière d’être ensemble ils entretiennent avec d’autres objets de leur entourage (qui peuvent ne pas figurer dans la sélection retenue ici), avec quelles composantes du contexte urbain ou paysager ils réclament d’être perçus. Le parc immobilier que l’on appelle "moderne" nous met à cet égard dans un certain embarras. En effet, s’il est relativement facile, jusque dans les premières décennies du XXe siècle, d’identifier la forme urbaine que les immeubles singuliers concourent à créer, il n’en va plus de même pour la période ultérieure.

Ainsi, par exemple, dans le quartier des Beaux-arts, réalisé dès le dernier quart du XIXe siècle, les relations qui fusionnent les parties en un tout sont évidentes: les constructions s’alignent uniformément en bordure de l’espace public, respectent une hauteur constante à la corniche, configurent des îlots répétitifs, de telle sorte que les multiples édifices qui composent le quartier peuvent être subsumés sous la notion unificatrice d’"extension urbaine planifiée". Mais plus à l’est entre les Jeunes Rives et la Maladière, de quelle unité relèvent les édifices publics plus récents qui se côtoient selon des configurations géométriquement plus libres de part et d’autre de larges surfaces découvertes, traitées en pelouses, en places de stationnement, parfois restées en friche? A qui ne dispose pas de la notion moderne de "zone d’équipements publics", préconisant le tri par affinités fonctionnelles, et le regroupement en secteurs homogènes, des services utiles à l’ensemble de l’agglomération, un tel agencement paraîtra dénué d’organisation spatiale.

Du quartier des Beaux-arts à celui des Jeunes-Rives, le parcours dans l’espace fait intervenir le franchissement d’un seuil historique. Ce passage d’une époque à l’autre manifeste un effort louable d’appliquer les enseignements de l’expérience: on a travaillé à réduire les nuisances issues de voisinages peu compatibles, mais surtout à émanciper au maximum l’agencement de chaque édifice de contraintes extérieures. La contribution majeure de l’architecture moderne à la ville réside dans la conquête de ce gain d’autonomie pour la conception de chaque aménagement. Cette autonomie accrue se traduit physiquement dans l’espace par le desserrement des constructions, l’indépendance des orientations, une plus grande articulation des masses et le traitement rigoureusement différencié des fonctions.

Forts de cette liberté, les bâtiments modernes cessent parfois de composer avec leur entourage pour articuler des projets de réforme. A première vue, la multiplication de ces édifices démonstrativement isolés fait éclater la belle unité de la ville traditionnelle. La ville contemporaine peut cependant retrouver à nos yeux la cohésion d’une forme organisée, pour peu que nous sachions la percevoir comme le laboratoire où des prototypes d’aménagements novateurs sont sans cesse mis à l’épreuve et comparés quant à leur capacité de faire advenir un cadre de vie meilleur. L’architecture moderne et contemporaine a ceci de déconcertant qu’elle met en perspective ce qui est là pour nous faire anticiper une ville encore absente, mais que nous pourrions vouloir réaliser en tirant le bilan critique des expériences passées et en généralisant les propositions jugées exemplaires. C’est en peaufinant sans cesse un tel projet collectif qu’on insuffle une âme à ce corps urbain qui retombe sinon en morceaux disloqués.

Sylvain Malfroy
Professeur de théorie et histoire urbaines E.P.F.L.